INTRODUCTION
La question de la prise en compte des dimensions sociales ou de l’implication des habitants dans les projets classiques de sauvegarde et de réhabilitation des villes anciennes n’a pas nécessairement fait l’objet de gros investissements conceptuels ou méthodologiques, si on met à part quelques exceptions-phare comme le centre ancien de Bologne ou Al Fama, à Lisbonne, par exemple. Par contre, le changement de perspective dans la manière de penser ces projets, laquelle conduit de plus en plus à regarder ces projets à la fois comme des projets urbains et comme des projets de développement constitue une réelle opportunité de faire évoluer la place des dimensions sociales dans la conception et la réalisation de tels projets. En effet, dans l’univers du « développement urbain », l’intérêt pour ces dimensions s’est considérablement diffusé, depuis la fin des années 80 et a eu des retombées positives sur la manière de concevoir et de gérer les interventions sur l’espace urbain. La notion de « durabilité » elle-même s’appuie d’ailleurs sur différents considérants, parmi lesquels l’appropriation sociale des changements introduits par les projets s’impose de plus en plus comme donnée centrale.
Cet intérêt s’est concrétisé, entre autre, dans diverses tentatives de faire participer les habitants aux améliorations de leur cadre de vie, d’élaborer ces projets dès leur origine avec la société civile, de monter des projets urbains plus adaptés aux conditions socio-économiques des populations concernées, à leurs référents culturels, au jeu politique local et aux stratégies des différents acteurs directement ou indirectement touchés....
Cette évolution semble aujourd'hui commune à des instances aussi différentes que les organisations internationales, à un nombre croissant de gouvernements centraux ou locaux, aux O.N.G., aux experts et aux chercheurs spécialisés en politiques urbaines. Elle a nécessité un grand changement dans les points de vue sur les projets comme sur les populations.
Pour les projets, c’est avec l’apprentissage d’une certaine flexibilité dans les projets, reflétant le souci d’adaptation constante aux réalités rencontrées et avec le renoncement à l’idée d’un « ficelage » total à l’amont du projet que cette évolution s’est le mieux exprimée. Pour les populations, ce qui domine, c’est la modification du regard porté sur elles. En effet, elles étaient surtout vues, jusque là, comme des obstacles aux projets alors qu’on assiste aujourd’hui à un début –certes, parfois bien timide- de volonté d’explorer ce qu’elles peuvent offrir comme ressources. On enregistre aussi un souci croissant de faire entrevoir aux populations les retombées positives de ces projets, de les en faire bénéficier ainsi que de minimiser les retombées négatives éventuelles des actions entreprises.
Toutefois, les motivations qui ont conduit et conduisent encore à ces évolutions ne sont pas homogènes. Deux types de motivation coexistent au sein de ces tendances ; elles résultent le plus souvent d’évaluations de projets passés qui sont suscitées par des visions très différentes de ces questions sociales :
- d'un point de vue de critique externe aux objectifs directs du projet: l'équité et la justice sociale –ou d'autres valeurs éthiques ou politiques- servent alors d'étalon pour évaluer les effets d'un projet et décider s'il sont positifs ou négatifs du point de vue social. Dans le cas de l'intervention en tissu ancien, l'accès aux biens et services urbains dont disposent les autres habitants de la ville peut, par exemple, constituer un référent majeur. Quant à la référence au développement durable, elle s’impose encore comme critère un peu externe[1] d’évaluation ; un projet jugé réussi quant à ses objectifs matériels pourra ainsi voir ses effets à terme remis en cause parce qu’il n’a donné lieu à aucune appropriation sociale positive à même de garantir la durabilité des investissements réalisés.
- d'un point de vue de critique interne : les objectifs concrets assignés aux projets sont les seuls véritables critères d'évaluation. Les pratiques et dynamiques sociales relatives aux populations concernées doivent donc être canalisées ou instrumentalisées pour atteindre ces objectifs, et surtout pour éviter qu'elles ne mettent les projets en échec, total ou partiel. La protection ou la revalorisation du patrimoine passe, par exemple, par des modifications de l'organisation économique et des conditions matérielles de production ou de consommation, comme on le voit bien dans les études qui se sont penchées sur la transformation structurelle, voire la disparition, de certaines branches de l’artisanat à laquelle peuvent conduire des délocalisations ou d’autres impératifs spatiaux contraignants (cf. sur ce point L’évaluation sociale du projet de Fès). Celles-ci peuvent en effet aller à l'encontre des intérêts, voire de la survie, de certains groupes sociaux sans leur ouvrir les moindres perspectives d’adaptation : dans ce cas, on ne peut guère compter sur leur adhésion au projet. On peut par contre s'attendre au déploiement de stratégies d'opposition, de résistance ou de contournement qui pourront avoir des effets non- intentionnels dommageables, y compris pour les objectifs du projet lui-même. « Prendre en compte le social » signifie, dans cette perspective, trouver des lignes de projet, des moyens, des idées… pour assurer soit un accompagnement des changements s’ils sont souhaités soit un projet alternatif qui rencontrerait l’adhésion des concernés. Un projet de conservation ou de revalorisation d’objets ou de manuscrits anciens peut par exemple liguer contre lui des acteurs locaux vivant déjà d’un tourisme culturel « spontané », dès l’instant où ils y verront une perte immédiate de revenus pour eux-mêmes. La garantie de mise en place d’un projet dont ils recueilleraient eux aussi les retombées peut alors désamorcer leur résistance.
Comme on le voit, les motivations qui poussent les intervenants à s’intéresser de manière plus directe aux dimensions sociales sont très variées. Mais les domaines d'application de ces nouvelles « visions sociales » sont également extrêmement larges. A travers le monde, on les retrouve dans des domaines aussi différents que la régularisation foncière des quartiers clandestins, l'adduction d'eau potable ou d'électricité dans les quartiers non équipés, la constitution de coopératives de production d'artisanat, le ramassage d'ordures, le déplacement d'un marché forain vers un marché construit, le relogement d'habitants de bidonvilles ou encore les actions socio-culturelles visant la réappropriation d'espaces publics ou collectifs….
Si la réhabilitation des quartiers anciens et la sauvegarde du patrimoine apparaissent un peu moins que les interventions en bidonville ou dans des quartiers informels au chapitre des « best practices » répertoriées au niveau international, c'est en partie parce que les objectifs poursuivis par les actions de protection du patrimoine apparaissent a priori moins compatibles avec les conditions matérielles des populations vivant aujourd'hui dans des quartiers historiques prestigieux, mais souvent totalement dégradés. La remise à niveau physique de ces espaces semble alors devoir passer par la revalorisation économique de ces derniers et la seule issue généralement envisagée à cette situation est la gentrification (remplacement des populations pauvres par des populations plus aisées) spontanée, incitée ou imposée.
Cette option n'est toutefois pas une fatalité, comme le montre, entre autres, l'exemple de l’intervention conduite au quartier Al Fama à Lisbonne. Le renforcement de l'intérêt international pour le patrimoine immatériel et le passage d'une conception de la réhabilitation, indexée aux seuls bâtiments éminents, à celle d'une vision, élargie au tissu urbain, ont toutefois un impact décisif sur les soucis de prise en compte du social.
Malgré ces avancées, il faut néanmoins souligner que le retard mis dans la prise en compte des réalités sociales dans les projets fait que cette dernière reste un courant mineur dans une pensée urbanistique et aménagiste qui continue à préférer ce qui doit être à ce qui est. Les enjeux culturels et touristiques de la réhabilitation du patrimoine viennent souvent renforcer cette position normative au détriment de positions plus pragmatiques et plus enclines à négocier avec des réalités peu attractives, voire difficiles.
Pour toutes ces raisons, les méthodes d'approche pour les quartiers anciens des villes historiques -- médina ou autre – gagnent à s'inscrire dans les voies déjà explorées par les projets urbains en général, et en particulier par ceux qui ont montré une bonne capacité d’intégration des dimensions sociales. A vrai dire, correcte en termes conceptuels[2] , cette inscription s’impose également par défaut : car malgré l'existence d'une abondante production d'écrits méthodologiques - indiquant les moyens concrets de faire converger objectifs techniques et dimension sociale- ou critiques -évaluant les effets des démarches incluant ou ignorant ces dimensions- on constate en effet une diffusion assez faible de ces approches dans les milieux voués à la sauvegarde.
Dans ce document, nous mêlerons donc les enseignements d'ordre général - grandes lignes de démarche qui émergent aujourd’hui tous terrains confondus et « applicables » au cas particulier de l'intervention en tissu ancien- et les spécificités propres à ces tissus. En effet, intervenir dans un tissu déjà existant, dans un lieu marqué d'habitudes tissées sur une longue antériorité d'interactions socio-spatiales, et enfin, dans un ensemble social qui a souvent expérimenté les interventions publiques soit sur le mode de l'absence, soit sur celui de la menace est une démarche particulièrement complexe. Elle nécessite une prise en compte attentive aux effets réciproques entre dimensions spatiales et physiques des projets, pratiques/ dynamiques sociales des populations directement concernées par ce projet et enjeux politiques locaux. Ces spécificités propres aux interventions en tissus préexistants, et en particulier à valeur historique reconnue, méritent d'être détaillées.
I. PRENDRE EN COMPTE LES DIMENSIONS SOCIALES DANS LES PROJETS URBAINS
I.1. Pourquoi faut-il « prendre en compte » le social ?
Au-delà de ses dimensions physiques, tout « projet » urbain est une construction rationnelle qui prévoit, de manière plus ou moins flexible, un enchaînement logique d’actions mais aussi de « réactions », à savoir des comportements d’acteurs concernés. Cette construction rationnelle témoigne, le plus souvent, de difficultés importantes à intégrer de manière satisfaisante les pratiques et dynamiques sociales pré- ou co-existantes. Les raisons les plus fréquentes en sont que :
- soit le projet spatial projette un changement social : l'enchaînement logique programmé postule en fait une capacité des dispositifs spatiaux à engendrer (ou au moins à contribuer à) un changement social précis, une modernisation, une mise à niveau présentée comme un progrès pour les bénéficiaires. Par exemple, la construction d'un marché ou d'une zone d'activité équipée qui visent, au-delà de la mise à niveau physique, l'intégration des commerces ou activités informels dans l'économie formelle et par conséquent leurs structures et modes d’organisation même.
- soit le projet poursuit un objectif externe, présenté comme relevant de l’intérêt général et justifié par des considérations de développement, d'aménagement ou de réhabilitation dont l’échelle dépasse le local. Il postule, dès lors plus ou moins explicitement, que les pratiques ou dynamiques sociales touchées par ce changement s'adapteront dans une vision quasi-évolutionniste (mutation ou élimination). Par exemple, l'aménagement de voies de circulation rapide à l'intérieur d'un tissu historique à voiries étroites qui impose un déplacement important de populations ou qui « coupe » littéralement un quartier en deux.
Or, quel que soit le cas de figure, les acteurs concernés –habitants, tenanciers d'activité, groupes ou réseaux de solidarité, élus, associations etc…- ne se comportent pas, nécessairement, face aux actions générées par un projet, selon ce que ce dernier a prévu ou imaginé…. Autrement dit, les enchaînements rationnels postulés en amont par le projet sont perturbés par l'irruption des comportements réels. La gravité de cette « irruption » est, bien sûr, fonction de l’irréalisme et de la rigidité des enchaînements rationnels ainsi que de l’absence d’expression des concernés dans les processus de décision. La diabolisation de ce qui est souvent analysé comme des « résistances » négatives des acteurs au changement (dues à l’arriération mentale, à l’irrationalité, à l’anarchie, à la malhonnêteté, à la manipulation politique …) a longtemps tenu lieu d'évaluation des échecs ou dysfonctionnements graves engendrés par de tels projets. Toutefois, de l'intervention sur le logement individuel aux aménagement des espaces publics, la tendance est désormais à admettre qu'en refusant de se plier au modèle qu'un projet sous-entend ou postule, les « bénéficiaires » ou autres acteurs concernés ne font que traduire en actes des représentations et des logiques - culturelles, sociales, économiques et psychologiques- cohérentes de leur point de vue, et ce, même si celles-ci peuvent apparaître aberrantes ou chaotiques d'un point de vue extérieur. Ceci conduit à analyser de très près les « résistances » que ces acteurs peuvent avoir à l'égard des projets et à tenir compte de manière plus proactive de leurs représentations et logiques et des raisons qui expliquent ces résistances.
Toutes les « résistances » et divergences de logiques ne peuvent en effet s'expliquer de la même manière. Quand des échecs ou des impossibilités antérieures sont enregistrés dans les domaines d'intervention, ou quand, soucieux de ne pas s'exposer à un échec, on tente d'anticiper sur ces résistances, trois types de problèmes doivent être bien distingués en termes de diagnostic, car les confondre peut conduire à des actions –sociales, économiques, réglementaires-, inappropriées :
- Un décalage trop important entre produit offert par le projet et « moyens » qui permettent aux populations concernées d'accéder réellement au projet – « moyens » est entendu ici au sens large : moyens financiers, psychologiques, sociaux, culturels-. Le cas typique dans les opérations de réhabilitation est le montant élevé à mobiliser pour une réhabilitation à l'identique de vieilles demeures, tantôt en décalage avec le niveau économique de son occupant, tantôt en décalage avec le statut et la densité de son occupation.
- Un décalage trop important entre les projets individuels ou collectifs des acteurs concernés –et donc leurs attentes ou leurs visions du futur- et ceux qui découlent des perspectives du projet. Certains porteurs d'activité pourvus de moyens économiques forts ont de longue date et délibérément choisi l'informalité et les faibles coûts que leur offre les tissus anciens dégradés et seront, par conséquent, des opposants « naturels » - frontalement ou indirectement- au déplacement de leurs activités. Que dire d’une « simple » mise en circulation piétonnière d’un axe important de la médina –cf. par exemple le cas d’Essaouira- capable à elle seule de perturber toutes les pratiques économiques des petites activités informelles et d’engendre mille et un comportements de contournement de cette mesure imposée.
- Une inadéquation des modalités concrètes de mise en oeuvre du projet, qui sont trop étrangères à l'univers socio-culturel et/ou cognitif des bénéficiaires. Un matériau inconnu, une technologie non appropriée, un encadrement administratif rigide peuvent faire échouer un projet malgré tous les avantages, y compris sociaux, que l'expertise pourrait leur trouver face aux objectifs poursuivis. Soulignons avec force qu'un bon niveau de convergence sur les deux premiers problèmes déjà décrits ci-dessus ne dispense donc pas de se pencher sérieusement sur cette inadéquation des modalités de mise en œuvre, source de décalage trop souvent négligée.
On peut résumer brièvement les acquis récents –et notamment ceux du Séminaire de Fès, Décembre 2003- de la manière suivante :
Si on admet que la question de la sauvegarde du patrimoine est une question de développement, elle doit intégrer la dimension sociale définie comme :
- Les pratiques et dynamiques sociales, culturelles, économiques existantes
- Les attentes et les intérêts des différents acteurs concernés
- Le patrimoine immatériel
Cela signifie qu’aucun changement ne peut se construire dans l’ignorance des positions et intérêts des concernés ; qu’elle doit se construire dans la négociation et prévoir, en cas d’effets négatifs, des contreparties transparentes.
Pour atteindre cet objectif, un changement de regard sur les réalités sociales s’impose : ce changement devrait de manière prioritaire conduire les intervenants à passer d’une définition des populations en terme de contraintes à une analyse en terme de ressources et imaginer des projets où les concernés sont, d’une manière ou d’une autre, en position de bénéficiaires de ce qui est entamé.
I.2.Comment et quand assurer une « prise en compte » du social? Quelques généralités.
Beaucoup de partisans de l’introduction de la dimension sociale dans les projets ont tendance à réduire cette dernière soit à un simple accompagnement social lors de la réalisation (cf. infra pour la définition de l’accompagnement social) soit à une forme, plus ou moins tardive, plus ou moins marginale, de participation où les concernés ne sont associés qu’une fois que toutes les décisions sont prises et dans un contexte de flexibilité très faible des projets. La question est pourtant suffisamment complexe et mérite d’être traitée indépendamment des outils qui concrétisent telle ou telle intention. Nous examinerons donc d’abord les questions de fond relatives au positionnement des questions sociales dans les projets.
1.2.1. « Temps » et risques sociaux du projet
On le sait, tout projet, toute intervention sur l’espace connaît une sorte de cycle qui le conduit de l’identification première à la réalisation, et (parfois !) à l’évaluation de ses effets. Pendant des décennies, l’identification et la conception de maints projets urbains n’ont intégré la dimension sociale que sous la forme de données statistiques ou encore en s’appuyant sur un « problème » social très visible –l’arbre qui cachait parfois la forêt !- que l’on s’appliquait à résoudre en soi, et de manière isolée.
Si une prise en compte plus hardie, plus fine ou plus concrète des pratiques, des dynamiques ou des attentes des populations intervenait, elle était souvent très tardive par rapport au degré d’engagement des projets : quoique pointant des décalages, inadaptations, voire même facteurs de blocage, il s’avérait généralement très difficile de remettre en cause les options –techniques, financières, institutionnelles- déjà prises. Quoiqu’en évolution, cette pratique subsiste toujours dans nombre de projets, notamment dans ceux qui trouvent par ailleurs une très forte légitimité, comme c’est le cas entre autres des interventions de revalorisation patrimoniale[3] .
Nombre d’études de « faisabilité sociale » ou d’évaluations sociales « ex ante » sont ainsi sans impact sur la formulation des projets car la « réalité » qu’elles donnent à voir remet en cause des options ou des décisions techniques ou financières déjà établies. Des mesures d’accompagnement –visant à minimiser ou compenser les effets négatifs – ou des campagnes de sensibilisation –visant à obtenir une adhésion aux objectifs du projet- sont alors les seules actions « sociales » possibles. Mais les vraies mesures d’accompagnement paraissent souvent trop lourdes aux décideurs qui sont tentés alors de procéder seulement par communication formelle, quelle que soit l’évidence des problèmes qui vont en résulter pour les concernés.
Il découle de ce constat une recommandation d’évidence : celle de prendre le plus en amont possible la mesure des tenants et aboutissants sociaux des projets.
Mais d’autre part, et à la différence de certains autres « paramètres » orientant de manière précoce la conception des projets, les aspects sociaux sont éminemment dynamiques et fluctuants ; de toute évidence, ils peuvent difficilement se maîtriser à partir du seul « amont » du projet. Ainsi, une identification et une conception qui auraient pris la bonne mesure des dimensions sociales d’une situation donnée ne constituent en rien une garantie d’adéquation sociale sur tout le processus. Des événements internes ou externes au microcosme du projet peuvent modifier les pratiques, les dynamiques et les attentes et faire soudain irruption dans un schéma présenté comme idyllique ou, selon des expressions courantes dans certains milieux professionnels, un schéma où tout serait « ficelé », sous contrôle, maîtrisé.
Intégrer la dimension sociale des projets n’est donc pas une activité ponctuelle, une expertise momentanée mais une attitude de projet qui se décline en une multitude d’activités qui ont pour objectif commun de faciliter l'adhésion et l'intégration des populations et acteurs aux projets de développement. Ce faisant, elles garantissent une adéquation des objectifs sociaux des politiques urbaines et une durabilité des effets du projet dans le temps.
Toutefois, ces activités ne peuvent nier les contradictions ou les conflits : elles tentent seulement de les gérer dans le but d'améliorer l'atteinte des objectifs directs et indirects relevant des missions publiques. Dans ce sens, elles n'éliminent pas nécessairement les échecs, ou les effets négatifs entraînés par ces missions, elles en diminuent seulement les risques en les identifiant. L’introduction des dimensions sociales n'est donc pas non plus une panacée, elle n'est pas une nouvelle méthode miracle qui, d'un coup de barquette magique va révolutionner la conduite des projets. Mais en diminuant les risques d'échec, elle peut, outre ses effets sociaux directs, avoir des retombées positives sur la maîtrise technique et financière des projets ainsi que sur l'aménagement et la ville en général; elle permet en effet d'anticiper et d'atténuer les risques d'effets négatifs les plus dommageable comme elle peut préparer à faire face à ceux qui, pour une raison ou une autre, seraient inévitables
On notera que c’est pour toutes ces raisons que l’introduction de la dimension sociale reste largement tributaire de la manière dont est montée le « projet » dans son ensemble et notamment son montage institutionnel: l’existence d’une entité stable, à caractère non sectoriel, mais au contraire ouvert à la transversalité, nantie d’une définition de programme et d’orientations claires – plan, stratégie, documents ad hoc…- mais flexibles et d’une capacité de suivi dans le temps peut ainsi apparaître comme une condition sine qua non d’un réel changement dans la prise en compte des dimensions sociales. Les rythmes et effets différents de ces dernières par rapport aux autres dimensions (matérielles, techniques, financières…) créent en effet des décalages et ils ne peuvent être gérés que dans la continuité, de manière à favoriser l’accumulation et la circulation de connaissances partagées…. On imagine mal en effet une cohérence dans ce domaine si l’on agit à travers des opérations et projets éclatés ou autonomes.
1.2. B. Quelles dimensions sociales prendre en compte ?
Le changement dans les perspectives et dans les moments de prise en compte sont donc des préalables. Mais ils sont loin d’être une condition suffisante. De nombreux problèmes subsistent, le principal étant sans doute le foisonnement de problèmes sociaux et les milliers d’imbrications quotidiennes entre questions sociales et questions spatiales auxquelles un projet peut être confronté. En effet, le social étant dans tout et partout, il ne saurait être question de vouloir affronter toutes les difficultés de front : ce serait en effet la meilleure manière de « saupoudrer » les efforts et de gaspiller les énergies.
Des filtres et des arbitrages doivent donc être mis en place, à la fois pour différencier les niveaux d’implication des dimensions sociales par « type » d’interventions d’une part, et pour hiérarchiser et prioriser les opérations à entreprendre d’autre part.
- Les « échelles » ou « niveaux » comme premier filtre
Impliquer les populations, tenir compte de leurs pratiques, de leurs attentes ou de leur participation n’entraîne pas les mêmes exigences suivant le type de projet.. Trois figures emblématiques peuvent être distinguées
- Cas à fort intérêt général, touchant des acteurs du local à l’international, par exemple, la restauration d’un monument de haute valeur pour en faire un musée ou un haut lieu culturel. L’implication des acteurs locaux et habitants peut être relativement légère ; il s’agit de s’assurer en amont de l’absence (ou des possibilités de maîtrise) d’éventuelles retombées négatives pour eux ; s’assurer d’un minimum d’adhésion à l’usage escompté comme de compatibilité des usages générés (effets intentionnels et non intentionnels) avec les usages actuels. Si aucune autre participation directe des individus n’est prévue dans ce cas, une implication plus forte n’est pas nécessaire. Si les moyens et le temps le permettent, cette implication peut toutefois avoir un intérêt, en termes d’effets d’entraînement et de dynamisation du lieu mais ce n’est pas nécessairement une priorité.
- Cas intermédiaire où l’intérêt général et les intérêts particuliers sont co-présents : par exemple, l’aménagement de petits espaces publics de quartier. Dans ce cas de figure, l’intérêt général, défini ici par l’ouverture de cet espace aux passants, coexiste avec des intérêts plus particuliers, collectifs ou individuels : ceux des riverains ou des voisins du lieu. Le degré de prise en compte doit donc être plus fort, l’analyse des tenants et aboutissants sociaux mérite d’être vigilante et plus approfondie, les conditions d’appropriation ultérieure doivent être soigneusement explorées et une participation plus directe doit être envisagée pour favoriser l’appropriation sociale des investissements réalisés.
- Cas où les intérêts particuliers dominent, sans contrer toutefois l’intérêt général : par exemple, l’intervention dans l’habitat considéré comme « patrimoine mineur », de l’entretien à la rénovation. La prise en compte mérite ici d’être maximale ; elle doit être initiée le plus en amont possible. Quant à la participation, même si elle est faible en termes financiers, elle doit être directement recherchée. Enfin, l’accompagnement social est lui aussi souvent nécessaire tant les changements sont parfois difficiles à intégrer, même dans le contexte idéal où l’habitant est le premier demandeur.
- D’un « problème social » à un « objet d’intervention socio-spatiale », un deuxième filtre
Comme on l’a déjà signalé, le nombre de problèmes sociaux posés dans une ville historique peut être très élevé. On ne s’attend pas à ce qu’une intervention de re-développement urbain dans ce type d’espace règle l’ensemble de ces problèmes.
Comment, alors, et face au caractère également « urgent » de nombre des problèmes posés, établir des priorités ? Il est bien évident que pour chaque ville, le problème se pose différemment : il est donc capital d’insister ici sur l’importance de l’exercice d’analyse sociale[4] menée au niveau local dans l’identification et le montage des projets.
Contrairement à l’image d’Epinal souvent véhiculée dans les milieux de la sauvegarde, la ville passée n’est ni cohérente ni unitaire, cette image étant souvent en fait l’expression des nostalgies du passé. Comme tout fait urbain, cette ville avait des incohérences et des différences –partitions – internes. Mais elle les régulait d’une manière ou d’une autre, par ses modes de gestion, par un certain nombre de valeurs communes, par le partage de normes et l’intériorisation de certaines coercitions ou par des améliorations/accommodations matérielles, technologiques ou spatiales. On suggère donc ici de considérer que la « ville » est en « crise » quand ces modes de régulation sont eux-mêmes en crise. Cette situation intervient souvent en raison de changements brutaux ou mal digérés; l’urbanisation et la globalisation ont provoqué et provoquent encore des changements dont certains sont absorbés, régulés et d’autres qui créent des perturbations, parce qu’ils ne le sont pas. On proposera donc de considérer qu’une question sociale devient une question de projet de développement urbain et patrimonial lorsqu’elle remplit au moins 2 conditions
– se traduire dans un problème spatial adressable à ce projet
– n’avoir pas trouvé de mode de régulation locale satisfaisant
Un « classement » empirique des transformations qui affectent de manière assez générale les médinas peut être proposé [5]
. Mais il faut souligner que ces transformations ne posent pas problème dans chacune des médinas, ni surtout dans la totalité des derbs et espaces de ces médinas. Il y aurait donc lieu de repérer les lieux où ces transformations ont vraiment créé des problèmes socio- spatiaux et de voir ensuite si des débuts ou tentatives de régulation existent.
- Transformations dues au changement de populations : quelques cas de figure peuvent ici aussi illustrer et introduire des sous- catégories analytiques :
- Changements démographiques : qui conduit par exemple à la densification et à la concentration des populations pauvres, lesquelles peuvent conduire à un décalage total en termes de gestion, « introuvable » en raison de la multiplication des ménages résidant, de l’éparpillement des responsabilités et de la dégradation des maisons qui les abritent.
- Changements sociaux : par exemple, les transformations familiales et les changements dans la structure des ménages qui peut conduire à des modifications complexes ou hasardeuses des maisons pour les adapter aux nouvelles cellules (surélévations, couverture du woust-ed-dar, etc ..)
- Changements culturels : par exemple, l’arrivée de populations différentes, qui conduit à la cohabitation de ménages n’ayant pas les mêmes modes de vie ou les mêmes valeurs. Soulignons toutefois que l’analyse doit réellement être faite : il ne s’agit surtout pas de déduire qu’il y a problème non régulé dès lors qu’il y a cohabitation de populations très différentes ; de même, ne pas inférer des seuls discours dépréciateurs –d’un groupe sur l’autre- qu’il y a réellement crise au quotidien[6] . On ne peut faire l’économie de l’analyse des problèmes, des lieux ou domaines où ils s’expriment ainsi que des implications concrètes qu’ils ont.
- Transformations dues aux changements dans les activités :
-Changements dans les localisations, les locaux et les dispositifs spatiaux des activités : par exemple, la fin de l’organisation séparative qui traditionnellement, protégeaient les derbs résidentiels et derbs actifs qui se traduit notamment par « l’invasion » des activités dans les derbs résidentiels.
- Changements technologiques : le recours à la mécanisation, à l’électrification … peuvent poser problème à l’environnement bâti et générer des effets sociaux négatifs même sans changement de localisation et donc sans avoir affecté la division classique résidence /activités.
- Changements dans les procédés de fabrication : le recours à de nouveaux produits ou une nouvelle division sociale du travail peut générer des problèmes de pollution graves, et générer de nouveaux risques totalement non maîtrisés et mal anticipés.
- Transformations dues à des interventions publiques :
C’est certes un paradoxe : mais outre les transformations propres aux acteurs « ordinaires », on doit dorénavant réserver une part croissante de la réflexion aux effets de certaines interventions antérieures qui se sont caractérisées par leur manque de sensibilité aux réalités locales, voire par leur caractère intempestif pour la vie et les activités locales. Plusieurs exemples ont d’ailleurs été évoqués lors du séminaire de Fès. On peut différencier :
- les transformations portant préjudice aux habitants et acteurs locaux : il s’agit d’aménagements qui, certes, ont des objectifs légitimes, mais qui n’ont pas accordé suffisamment de réflexion prospective sur les effets possibles des « améliorations » qu’ils prétendaient amener. L’embellissement de fontaines dont on coupe l’eau dans des quartiers où tout le monde n’est pas branché est un cas connu ; on a également évoqué le cas d’ Essaouira où la décision de mise en piétonnier n’a pas pris en compte les effets socio-économiques désastreux, ni les tactiques de contournement qu’ont du déployer les populations pour « réparer » elles-mêmes le préjudice qui leur était fait, contournements parfois pires que le problème qui voulait être évité (exemple, invasion des charrettes comme substitut)
- les transformations inadaptées, qui ne génèrent pas d’appropriation : le quartier industriel d’Aïn Nokbi à Fès ou les centres artisanaux de certaines villes ont été évoqués comme exemples de cette inadaptation. Dans ce type de cas, il a été souligné que d’une part, les aménagements n’avaient pas réglé les problèmes visés mais que de plus, de nouveaux problèmes risquaient d’être générés, notamment la dislocation des réseaux de production qui reposent sur un équilibre complexe de sous-traitance et de division socio-spatiale du travail.
Les « effets de levier », un troisième filtre
L’analyse et la mise en évidence des priorités est un travail local et partagé qui requiert à la fois de l’expertise, de la circulation d’informations et une discipline de réflexivité de la part des acteurs. Dans cette perspective, un troisième filtre doit impérativement être pris en considération, il s’agit de l’effet d’entraînement possible des actions entamées. En effet, parmi les problèmes socio- spatiaux identifiés comme prioritaires en termes de gravité et d’actualité, certains peuvent, plus que d’autres, jouer un rôle de catalyseur ce qui pourrait amener à les aborder en priorité. Le recul dont on dispose actuellement sur des expériences déjà réalisées est faible mais on peut néanmoins faire quelques hypothèses sur les conditions qui peuvent être réunies pour faire effet levier.
- Une forte concordance entre les priorités établies –par l’ensemble des acteurs et la population la plus directement ciblée- peut être une première condition
- Une grande visibilité –et communicabilité- des premiers résultats produits peut en être une autre.
- Le blocage que constitue le problème désigné sur de nombreux autres aspects en crise en constitue une troisième ; on renvoie ici au cas de l’aménagement d’une « maison » pour les femmes marchandes ambulantes à Salé.
- La facilité à faire financer une action ponctuelle qui peut produire immédiatement des effets positifs sur l’image peut enfin également apparaître comme une piste, comme par exemple le travail sur les « ruines » entamé à Fès.
1.3. Les outils de la prise en compte du social
En schématisant un peu, trois grandes « familles » d'actions, non exclusives, -et dont on peut donc, avec bénéfice, faire jouer la complémentarité- permettent, chacune à leur manière, et avec leurs atouts et contraintes respectifs, une prise en compte du social :
- la connaissance des populations : études, enquêtes, expertise…
- leur implication : formes diverses de concertation, de négociation et/ou de participation.
- l'accompagnement social : information/communication/ sensibilisation aux objectifs des projets, aide –administrative, financière, sociale- à l'accès au projet, actions complémentaires corrigeant les effets négatifs des projets….
I.3.1. La connaissance des populations concernées :
c'est une démarche classique d'accumulation de données pour orienter ou corriger l'action. Les études préliminaires, comme celles de suivi et d'évaluation, généralement réalisées par des experts extérieurs au milieu touché, sont les moments privilégiés de cette accumulation. Les outils privilégiés en sont l'enquête et l'observation directe et indirecte. La démarche procède de l'idée qu'un diagnostic du présent permet, dans une certaine mesure, de prévoir et d'anticiper l'enchaînement logique des événements.
On s'y intéresse aux caractéristiques et pratiques démographiques, socio-politiques, économiques, culturelles (Qui sont véritablement les populations qui vont subir, ou auxquelles sont destinés, les projets ? Sur quelles caractéristiques sont-elles homogènes ou hétérogènes ? Quelles sont les caractéristiques actuelles les plus directement concernées par le projet et comment les populations se distribuent-elles à cet égard ? Comment lire leurs ''différences objectives'' actuelles et futures par rapport au projet et à ses objectifs ?) ainsi qu'aux dynamiques sociales dans lesquelles ces populations et ces acteurs inscrivent leurs pratiques quotidienne de la vie et de la ville, individuelles comme collectives. (Comment et de quoi vivent-ils ? D'où viennent-ils et dans quelles trajectoires et/ou stratégies résidentielles, familiales, économiques, sociales et politiques se déploient-ils ? Dans quelles représentations urbaines vivent-ils, quelles améliorations pensent-ils pouvoir atteindre et dans quels réseaux d'influence inscrivent-ils leur parcours ? Quels sont les enjeux actuels et futurs de ce lieu et de son aménagement et quels autres acteurs –peut-être moins « visibles »- sont concernés par le changement ? Quelles ''histoires anciennes'' d'aménagement ont marqué le lieu et la mémoire collective ? Comment les populations sont-elles structurées/organisées, socialement parlant ? Quel degré de développement de la vie civile et politique montrent-elles ? Quelles solutions ont-elles jusque là apporté aux problèmes vécus dans leur vie quotidienne, quels conflits ont jalonné la mise en oeuvre de ces solutions ? Quelles sont les représentations actuelles que ces différentes populations se font de l'intérêt général et du rôle de l'Etat et des acteurs publics dans les solutions attendues en matière d'aménagement urbain? Quel rapport entre ces représentations et les « différences objectives » qui en font une population hétérogène etc…. )
Si la nécessité d'un diagnostic n’est pas à remettre en cause, en revanche la manière dont il est produit, l’usage qui peut en être fait et surtout la manière dont il est articulé aux décisions restent soumis à des interprétations diverses qui ne sont pas toutes très satisfaisantes. En particulier, la projection des comportements futurs des concernés à partir du diagnostic social doit inviter à la plus grande prudence. Les limites de l'exercice sont en effet connus : difficultés de restituer par les enquêtes déclaratives l'exactitude des conditions, « temps » du diagnostic social plus long que les autres temps du projet ce qui pousse souvent à l'application de techniques expéditives qui passent à côté de l'essentiel, coupure parfois insurmontable entre le regard de l'expert et celui des concernés, piège des modèles « déterministes » ou mécaniques d'interprétation des résultats mais absence de modèles alternatifs simples de prédiction, modèle politique sous-jacent de plus en plus contesté (« despotisme éclairé », autoritarisme paternaliste …), tendance à la construction d'un seul « scénario » global d'enchaînement des étapes généralement optimiste par rapport aux objectifs du projet….etc…
Diverses postures, démarches et techniques permettent de corriger partiellement certains de ces défauts tout en restant dans une optique dominante de connaissance externe et d'une conduite « experte » du projet, prônant le détachement des enjeux et conflits locaux : modalités adaptées d'enquête (techniques d'enquête évolutives, effort d'invention et d'adaptation de ces techniques au contexte), conception plus flexible des projets pour laisser des possibilités d'adaptation en cours de route (construction en amont de différents scenarii d'évolution encadrant mieux les évolutions possibles), intégration de techniques d'enquête inspirées des approches participatives) etc…
I.3.2. L'implication des populations
Au début des années 90, des modalités d'intervention affichant plus de préoccupations pour l’implication des populations ont fait une apparition massive dans tous les champs d'intervention en milieu urbain. Les modalités de mise en œuvre de ces nouveaux mots-d'ordre sont très diverses. Cette diversité ne fait souvent que traduire les différences profondes entre deux courants d'idées et d'actions qui ont fini par converger au moins formellement:
- la radicalisation de la prise en compte du social résultant des réflexions et expériences des décennies précédentes et des évaluations de nombreux projets déjà réalisés qui mettent en évidence les limites de la prise en compte « experte » dans la poursuite des objectifs des projets.
- les mots d'ordre de désengagement de l'état, de décentralisation et de transfert d'un certain nombre de coûts et de responsabilités vers le local et vers le privé.
On ne peut évidemment pas confondre, dans l'analyse et l'évaluation des projets, les actions de participation engagées à partir d'une amplification/radicalisation des objectifs d'intégration du social et celles qui procèdent d'une simple instrumentation des formes collectives d'organisation sociale ou des référents culturels au service du seul désengagement. Néanmoins, elles recourent grosso modo à des méthodes d'approche assez semblables dans leurs formes : actions concertées ou délégation à la « société civile » de différentes phases de préparation et/ou de réalisation du projet ; procédures plus ou moins formelles de validation des décisions prises ; recherche d'engagement de corps intermédiaires entre bénéficiaires finaux et institutions initiatrices des projets (élus, comités ad hoc, associations d'habitants ou d'actifs, etc…) pouvant aller jusqu'à la contractualisation ; incitation au développement d'initiatives privées individuelles ou collectives et appui –économique, juridique, institutionnel- aux initiatives préexistantes….
Les outils au service de la mise en œuvre de ces approches sont variés : ateliers d'analyse ou de prise de décision collective ; formation et sensibilisation à la base ; formation et empowerment des formes d’organisation collective existantes avec éventuellement aide à la création d’associations ; mise en réseau avec des associations ou autres porteurs d'expériences déjà réalisées ; expertise et études ponctuelles « à la carte » - c'est-à-dire déployée en fonction des besoins apparus et « partagée » avec les acteurs- , intermédiation extérieure forte entre les différents acteurs impliqués (porteur de projet « commis-voyageur ») etc…
Les limites de ces approches sont peut-être moins évidentes que celles des approches basées sur le « diagnostic » et l'incorporation des connaissances dans la conception du projet. Elles sont d'ailleurs moins connues et moins évaluées, sans doute en raison d'un recul moindre sur ces projets de génération plus récente. Ces limites sont pourtant impératives à prendre en compte : poids des anciennes habitudes de décision des acteurs publics et climat de méfiance des populations à l'égard des décideurs locaux et/ou centraux qui agissent comme frein à la prise en charge locale ; grande hétérogénéité des statuts et attentes des habitants et conflits internes qui rendent difficile la construction de positions communes; difficultés majeures d'anticipation et de projection des concernés sur des situations inédites par rapport à leurs expériences et évaluation erronée de leurs propres capacités de changement (sous-évaluation comme sur-évaluation); disjonction persistante entre désir d'expression et possibilités de responsabilisation ; conflits d'intérêt entre instances ou acteurs d'intermédiation (élus, associations, notables traditionnels…) ; contradictions entre modes de régulation sociale « traditionnels » -appui sur réseaux familiaux, clientélistes, régionaux…- et « nouveaux » -individus, associations et organisation communale - etc… ; nouvelles « tyrannies » ou formes d’exclusion sociales générées par ces associations ..
I.3.3. L'accompagnement social
Quoique l'accompagnement social soit parfaitement compatible avec les deux approches précédentes, et qu'il puisse même leur venir en appui dans une conception intégrée de l'action[7] , j'en donnerai ici une définition spécifique et réduite. On parlera de prise en compte du social par le seul accompagnement social quand le projet n'a pas pu ou su–pour diverses raisons volontaires ou involontaires- intégrer les composantes socio-économiques dans sa conception et son montage, mais qu'il prévoit d'atténuer en aval les effets négatifs anticipés ou déjà visibles sur certaines catégories de population[8]. Le déplacement des populations pour des motifs d'intérêt général, imposé ou incité, est un des cas de figure les plus fréquents[9] . Il se traduit, principalement, pour les populations vulnérables, par des effets de déracinement économique, social, culturel …. que le projet peut dès lors tenter d'atténuer ou de corriger. Les projets de renouvellement urbain et d'aménagement touristique des centres anciens font partie de ces projets à haut risque de déracinement.
Les approches déployées dans ce cas de figure sont surtout l'aide au déplacement et à la réinsertion dans des dispositifs socio-spatiaux nouveaux, souvent embryonnaires et dépourvus des aménités antérieurement accessibles. On en pressent facilement les limites qui sont, en fait, à la mesure des pertes subies et de la volonté comme de la capacité des pouvoirs publics à compenser ces dernières. Notons aussi que l'accompagnement social peut être mobilisé comme outil complémentaire aux autres modalités de prise en compte du social, qu'il contribue alors à renforcer.
II. PISTES METHODOLOGIQUES POUR QUELQUES « CAS DE FIGURE »[10]
Les tissus anciens offrent une gamme extrêmement large d'opportunités concrètes et de raisons fortement "légitimes", aux yeux des acteurs publics, des élites urbaines, ou des organisations internationales, d'intervenir sur l'espace. Par exemple, un souci, dorénavant souvent affiché dans les politiques urbaines, de « mise à niveau » des quartiers anciens par rapport au reste de la ville se traduira par une série d'actions sur les équipements d'infrastructures, les voies de circulation, les équipements collectifs. Ceci correspond, en général, à la demande de larges catégories de population, habitant ou utilisant régulièrement ces tissus anciens. Par ailleurs, l'état de dégradation avancé des maisons ou locaux d'activité, leur écart par rapport aux normes ou leur manque criant de confort par rapport aux constructions plus récentes, pourront conduire à des interventions directes, ou à des actions incitatives de réhabilitation ou rénovation de constructions individuelles. Les occupants ou propriétaires peuvent être volontaires dans certains cas, peu réceptifs dans d'autres. De même, l'évolution interne des activités déployées au sein de ces tissus peut être caractérisée par une inadaptation croissante à la densité constructive ou résidentielle et par des nuisances consécutives de tous ordres : pollution sonore, vibrations, pollution environnementale etc... qui peuvent conduire à les délocaliser avec des chances d'adhésion fort variables. Enfin, la valeur patrimoniale de sous-espaces significatifs, de bâtiments éminents ou encore de la totalité du tissu peut conduire à sa mise en valeur, à sa sauvegarde, à sa requalification ou encore à sa transformation et son intégration à une vision du développement basée sur le tourisme, avec des effets différenciés sur l'ensemble des habitants et usagers actuels.
Si chacun de ces types d'intervention soulève bien des problèmes nécessitant l'une ou l'autre forme de prise en compte du social, le poids de cette dernière, le moment où elle doit intervenir et les modalités à déployer pour faire converger objectif spatiaux et objectif sociaux restent par contre éminemment variables et méritent, dans chaque cas, une approche contextualisée. Il n'y a, en effet, pas plus de projets intrinsèquement bons dans les tissus anciens qu'il n'y en a dans les autres domaines d'intervention. L'analyse des intentions de projet, parfaitement légitimes au regard des intentions culturelles ou économiques, y conduit parfois au constat d'un décalage ou d’un manque de pertinence ou d’adéquation tel qu'on en est amené à tenir un langage quelque peu surréaliste : conseiller au porteur de projet formel d'aller à la recherche du contexte auquel il pourrait convenir s'il ne peut l'abandonner au profit d'un projet construit sur mesure pour la situation à laquelle il fait face !
Toutefois, des situations relativement répétitives peuvent se retrouver dans les médinas. Pour aider à systématiser et généraliser un tant soit peu à partir des expériences passées sans tomber dans un catalogue de patrons d'intervention, on développera ci-après quelques "cas" de figure, avec quelques brèves indications sur les tenants et aboutissants sociaux de ces situations et des interventions qui peuvent y être envisagées ainsi que les modes de prise en compte du social qu'il est possible d'y déployer.
II.1. Réhabiliter ou rénover des constructions à usage d'habitation dégradées ou menaçant ruine[11]
Toutes les constructions composant les tissus anciens qui font l'objet d'un projet de réhabilitation n'ont pas nécessairement elles-mêmes, et à titre individuel, une valeur patrimoniale élevée. Mais outre le fait qu'elles constituent une part significative du parc logement de la ville, elles ont une valeur comme part d'un tissu d’ensemble, comme élément du paysage urbain ; elles ont aussi une " valeur" négative dans le sens où leur dégradation physique peut provoquer celle des constructions voisines comme elle peut entraîner une dévalorisation de l'environnement immédiat (impasse, rue, quartier...) avec des effets sociaux et économiques multiples. C'est pour cette raison que ces constructions sont régulièrement retenues comme objet d'intervention directe[12] dans les médinas, qu'une demande sociale soit explicitement formulée ou non à cet égard.
On peut recourir dans ce cas, selon les moments du projet et en fonction de l'intensité de la demande sociale, à différentes modalités de prise en compte :
- en identification/préparation du projet : un certain nombre de données sociales méritent d'être connues. Les plus essentielles sont la densité et le statut d'occupation des habitants ; leur attitude passée et présente ainsi que leurs pratiques (individuelles ou collectives) en matière de conservation/réparation ; leur trajectoire résidentielle et la place qu'occupent le logement et le quartier actuels dans leur itinéraire, passé et avenir inclus ; les lieux d'ancrage et de déploiement de leur vie quotidienne et extra- quotidienne ; le niveau de leurs attentes en matière d'intervention publique, et leur capacité ainsi que leur volonté d'investir dans l'entretien et/ou amélioration du logement.
- les risques de contradiction ou décalage les plus graves dans ce domaine peuvent être, par exemple, la mise en place de politiques incitatives à l'action individuelle(subventions, mise au point de procédés techniques, encadrement et sensibilisation) dans un quartier habité de manière majoritaire par des locataires, ou dans un quartier en voie de paupérisation (où rien ne semble pouvoir endiguer l’actuel désir des populations de couche moyenne de migrer vers des quartiers socialement plus recherchés), ou encore dans une ville où les politiques publiques ont fait de la construction de logements et quartiers neufs leur action-phare ; dans ce dernier cas, en effet, on peut s’attendre à ce que cette action ait suscité de longue date des désirs de déplacement peu propices à développer des préoccupations d'entretien et de réparation.
La manière d'obtenir ces informations variera considérablement en fonction du degré d'implication des habitants que les porteurs de projet se sentent capables de (ou autorisés à) développer. Les techniques de collecte peuvent donc aller de l'enquête classique (dotée de divers moyens de recoupements internes ou externes des informations déclaratives) à l'élaboration d'un diagnostic participatif associant les habitants de manière tantôt individuelle, tantôt collective. Pendant la préparation/réalisation du projet, c'est la recherche d'un bon équilibre, dans un système de contraintes connu, entre les compétences et l'expertise patrimoniale et technique d'une part et les pratiques et aspirations légitimes de l'habitant usager que doit viser la prise en compte du social. Cet équilibre peut être obtenu, dans un contexte où le projet technique est ouvert et flexible, par une observation attentive des pratiques habitantes couplée à une investigation orientée sur leurs attentes[13] . Il peut aussi résulter d'une négociation directe où les contraintes (techniques, financières...) peuvent plus facilement entrer en ligne de compte puisqu'elles sont posées d'emblée, en même temps que l'identification des besoins et des attentes.
L'évaluation sociale ex ante menée à Fès en 1994[14] montre que les points d'achoppement majeurs peuvent concerner d'une part, le rejet par les habitants d'une mise à la norme ou rationalisation trop importante du « plan » intérieur (avec, par exemple, la disparition d'espaces secondaires biscornus) et d'autre part, des désaccords d'intensité variables sur le choix des formes, du vocabulaire architectural ou des éléments de décors internes et externes ; les référents, traditionnels comme modernes, ainsi que la valeur d'authenticité attribuée peuvent en effet largement différer entre d’une part, les acteurs publics ou professionnels et d’autre part, les habitants, les « mallemins » ou tout autre acteurs directement concerné.
Un accompagnement des changement sociaux et techniques peut également être mis en place pour informer, sensibiliser, aider à accomplir des démarches administratives ou financières, conduire ou adapter le projet au fur et à mesure de sa réalisation (facilitation des rapports entre entrepreneurs ou maçons et habitants), assumer ou parer les coûts imprévus générés par la construction. Cet accompagnement peut également désamorcer ou tempérer les conflits qui pourraient naître en raison des nuisances occasionnées par cette construction au voisinage matériel immédiat. Il peut prendre plusieurs formes, allant des cellules publiques d’encadrement à la mobilisation d’ associations locales dans cet objectif (cf. l’expérience actuellement menée par l’ADER-Fès)
Dans le même sens, on peut également référer à l’expérience de la maison-laboratoire de la Médina de Mahdia (Tunisie), initiée par l'Ecole d'Architecture de Nantes et l'ASM en 1999, qui est directement issue de la prise de conscience de la complexité des questions soulevées par la rénovation in situ de la médina. L'étude des modes d'occupation passés et actuels de la médina y est abordée sous l'angle des transformations spatiales et sociales. On croise ainsi le profil de la maison à plusieurs époques- témoin (nombre de pièces, distribution, rôle de la cour, ameublement etc.) avec les occupants de cette époque en tablant sur une reconstitution à la fois spatiale et temporelle. Relevés et enquêtes associés permettent de saisir l'habitation médinale comme une résidence en projet, mais aussi de comprendre quelles sont les motivations des transformations structurelles, liées directement aux mutations socio-économiques qui bouleversent la maison médinale.Prenant ensuite le chantier de réhabilitation comme prétexte, le projet essaie de "faire parler" autour de la transformation et à mettre en relation de dialogue actif les professionnels et les habitants. Pour ce faire, une série de dispositifs ont été mis en place : écoute et interaction assurés par l'ouverture totale du chantier et la présence d'étudiants "dialogueurs", recueil des informations sur les modes de construction auprès des habitants et experts locaux, vidéos du chantier et du processus projetées auprès des habitants, etc. Il faut toutefois noter que cette formule participative a du s'arrêter en été 2003, le chantier conservant dès lors sa dimension strictement patrimoniale[15] .
II.2. Aménager ou ré-aménager des espaces publics intersticiels
Les tissus anciens sont souvent caractérisés par une occupation dense–d’origine ou d’évolution- dense qui offre peu d’opportunités de « respiration » et d’ensoleillement du tissu, et peu de place aux activités urbaines de déambulation ou de rencontre, ainsi qu’aux événements collectifs qui ponctuent la vie urbaine. Cette appréciation peut émaner des seuls « spécialistes » ; elle peut recouper d’une certaine manière le vécu des habitants qui peuvent en faire une appréciation interne mais aussi une évaluation comparative, en rappelant alors les investissements publics qui marquent l’aménagement des autres quartiers de la ville. Etant donné les contraintes propres à ces tissus, il n’existe pas nécessairement une grande marge de manœuvre dans le « choix » des lieux qu’il est possible de requalifier en espaces publics : récupération de l’assiette foncière de demeures menaçant ruine, transformation ou abandon d’un équipement public, acquisition publique et transformation d’un jardin privé en square ou place publique…
Quelle que soit la situation, on a toutes les chances, in fine, de se retrouver avec un espace qui, quoique public, reste très inséré dans la vie résidentielle. Dans des situations similaires, les problèmes qui peuvent être soulevés sont liés aux caractéristiques de l’appropriation ultérieure de cet espace : d’une part, à l’équilibre qui s’établira entre usages quasi-privés des résidents sur ce qui apparaît comme un espace limitrophe légitime et usages de personnes extérieures à la définition du « riverain » telle qu’elle va immanquablement se construire dès qu’un espace se dégagera ; la peur d’être envahis, dérangés par le bruit provoqué par les jeux d’enfants, peut –ou non- être compensé par la perspective d’aération ou d’ensoleillement plus grand, ou par la possibilité de disposer d’un plus grand espace de dégagement du logement ou encore par la disparition d’une ruine[16] dévalorisant l’environnement immédiat ; d’autre part, au comportement des usagers en terme de propreté et de respect de l’environnement.
Dans un tel contexte, quel type de démarche sociale déployer ?
- en amont du projet : un tel cas de figure pourrait tout- à- fait commencer par une démarche d’enquête qualitative « classique », laquelle aurait à cœur de repérer les actuels comportements d’appropriation du limitrophe, les conflits qui s’y nouent et les modes de régulation des comportements que les riverains y déploient ainsi que d’évaluer les attitudes et attentes des riverains comme des habitants des rues environnantes, en matière d’aménagement d’espaces publics.
Toutefois, étant donné les spécificités de ce cas – à savoir, la nouveauté du type d’espace introduit et le caractère collectif et pluriel des usages qui vont s’y déployer- on peut penser qu’un mode d’approche plus dynamique et plus participatif peut offrir des résultats plus satisfaisants. Une autre spécificité peut d’ailleurs venir s’y ajouter, qui nécessite l’implication précoce des habitants, c’est l’existence d’un montage qui envisagerait une part de prise en charge –en réalisation ou en entretien- des espaces réalisés. Il s’agirait alors de travailler en passant par les associations -si elles existent - ou par un travail d’animation/débat collectif dans le cas contraire. Le besoin d’investigation ultérieure et d’évaluation de la faisabilité réelle d’un tel projet pourrait également être satisfait de manière moins conventionnelle (de l’enquête collective participative, à la discussion directe et indépendante entre intermédiaires locaux et population concernée). Les associations - existantes ou créées pour l’occasion- étant toutefois rarement représentatives des différents types de position en présence, une grande attention doit être portée par les initiateurs de projet aux catégories peu « visibles » et dont les attitudes et attentes courent le risque de ne pas s’exprimer.
- en suivi et réalisation : si, pour l’une ou l’autre raison, l’identification s’est faite de manière conventionnelle, il est nécessaire de rechercher une implication des acteurs directement et indirectement concernés, a fortiori si on s’attend à une forme quelconque de prise en charge de l’aménagement. Il est difficile d’anticiper sur les différences de motivation selon le moment d’implication. Certes, l’implication en amont offre a priori un enracinement plus sérieux et une possibilité d’évaluer la faisabilité du projet. A l’inverse, dans ce contexte particulier où l’intervention publique a longtemps été absente, le fait d’entamer une réalisation est un indice d’intérêt et d’engagement publics et peut être la base sur laquelle construire une mobilisation.
Si l’implication a été recherchée dès la phase antérieure, a fortiori si les associations ont un rôle dans l’exécution et/ou la collecte de fonds pour la réalisation ou la gestion, le suivi social aura pour objectif, à cette phase, de consolider les acquis et de veiller au bon déroulement de l’aménagement, en particulier dès l’apparition des premiers signes d’appropriation. Dans un contexte où la vie et l’autonomie des associations est un acquis récent –voire une création du projet-, le suivi aura pour tâche essentielle de s’assurer des engagements contractuels quand ils existent, de veiller aux équilibres et régulations des premiers usages mais également d’évaluer la consistance des associations, leur capacité réelle de représenter les habitants et d’assurer l’intermédiation entre ces derniers et les pouvoirs publics.
II.3. Déplacer des activités artisanales dangereuses ou polluantes
Les activités artisanales existant dans les tissus anciens ont généralement connu des évolutions qui, pour n’être pas toujours visibles, sont bien réelles et conduisent à des conflits d’usage avec d’autres activités ou avec les espaces résidentiels. Type et superficie de locaux nécessaires, degré de motorisation introduite, mode de production transformé ou adapté, types de matériaux et/ou de produits de traitement utilisés, degré d’attractivité touristique ….., les paramètres permettant de décrire l’évolution socio-spatiale, les efforts d’adaptation aux changements technologiques et à l’évolution du marché, national ou mondial, ou encore les acrobaties permettant la survie sont nombreux et sont des sources d’évolution différenciée des secteurs, comme des unités à l’intérieur de ces derniers. Le bruit, la pollution –directe, par les produits dangereux directement utilisés ou stockés à l’intérieur d’un tissu dense-, ou indirecte- par les rejets, les vibrations etc…peuvent doublement menacer les installations résidentielles : par le caractère intrinsèquement dangereux des nouveautés introduites mais aussi par le fait que de nouveaux modèles de localisation ont fait irruption, rompant entre autres l’équilibre traditionnel entre parties résidentielles et parties vouées à l’activité. Dans ce contexte, on peut comprendre le parti récurrent que sont tentées de prendre les actions de sauvegarde ou de réhabilitation : le déplacement hors des tissus historiques apparaît en effet comme l’issue la plus rationnelle y compris dans une perspective d’aide à la modernisation économique. Or, c’est bien parce que la question du déplacement est d’emblée une question affectant le mode d’organisation, la rentabilité, voire la survie des unités que son analyse et son évaluation en termes social est d’une importance capitale.
L’évidence de l’organisation passée, de même que le caractère vital de la défense des intérêts économiques, tranchent ici d’office en faveur d’une double démarche sociale : expertise indépendante mais dont les résultats sont partagés /participation des concernés aux décisions.
L’expertise peut poursuivre plusieurs objectifs d’aide à la décision –entendue ici dans le double sens d’aide aux décideurs mais également aux porteurs d’activité eux-mêmes que tout projet gagne à impliquer y compris dans la construction d’une demande d’expertise - . Elle peut évaluer de manière fine, et en mobilisant entre autres l’analyse des différents acteurs économiques, les retombées, positives et négatives, d’un déplacement sur les activités entendues au sens large. La complexité des imbrications entre activités, et entre ces dernières et les espaces où elles peuvent se déployer, ne sont en effet pas toujours visibles à partir d’enquêtes classiques, un peu superficielles. Dans le cas de figure où une proportion massive des habitants de médina vit des retombée directes ou indirectes de ces activités in situ, l’expertise peut aussi prendre pour objet la recherche d’alternatives au déplacement massif qui, quel que soit le poids de l’aide et du suivi, aura certes des gagnants mais risquera de faire beaucoup de perdants. Enfin, elle doit évaluer toutes les résistances, contournements ou oppositions au projet justifiées par le risque de disparition ou de réduction des performances économiques que pourrait entraîner une action de délocalisation.
Susciter la participation des artisans est aujourd’hui une question sur laquelle ne plane aucune incertitude. Les milieux sont organisés, structurés et à défaut d’exprimer des vues nécessairement communes –d’un secteur à l’autre mais aussi au sein d’un même secteur-, ils interviennent ou tentent d’intervenir directement dans les décisions publiques, exercent des lobby, et prennent des initiatives. Les processus de structuration n’ayant pas nécessairement pour objectif de refléter la totalité des réalités dans une ambiance démocratique, le travail de diagnostic et, de manière plus large de prise en compte du social, a ici comme objectif de toucher les sous-secteurs, professions et/ ou catégories d’artisans les plus menacés par la modernisation qui peuvent être marginalisés dans les associations professionnelles. La perspective est, entre autres, d’anticiper sur les effets négatifs : la déstructuration de secteurs, déjà fragilisés par l’évolution de l’économie mondiale et directement menacés –de désagrégation, d’augmentation des coûts, etc….- par les actions de déplacement ;
les tentatives de maintien, les comportements de survie, voire les résurgences et recrudescences d’implantations informelles qui en découleraient et pourraient être élargies à des couches non directement menacées, mais qui y verraient une opportunité.
II.4. Requalifier un bâtiment à haute valeur patrimoniale
Les motifs qui peuvent conduire à sélectionner, dans un tissu ancien, tel ou tel édifice- phare ne relèvent qu’assez rarement de préoccupations visant directement les riverains. La logique de publicisation à l’œuvre dans les politiques de reconquête des centres anciens conduit tout naturellement à viser une population forcément d’abord étrangère : population de la même ville, mais appartenant à d’autres quartiers, classes moyennes et élites nationales, touristes et amateurs du patrimoine internationaux. Plus la légitimité de l’action de sauvegarde est forte sur le plan culturel, plus la notion « d’intérêt général » aura tendance à occulter les intérêts strictement locaux.
Pour autant, de nombreuses raisons continuent à rendre nécessaire la prise en compte des conditions objectives de vie des habitants ou riverains ainsi que leurs représentations et attentes. Deux motivations différentes peuvent guider cette prise en compte [17] :
- d’une part, la prévention de comportements d’indifférence, d’obstruction passive voire d’hostilité ouverte que pourraient générer chez ces habitants et riverains le sentiment qu’il s’agit d’une opération qui les ignore, les menace ou atteint leur qualité de vie ;
- d’autre part, la recherche d’effets positifs attendus d’une interaction entre l’intervention sur le bâti et action d’amélioration ou développement local.
Ce dernier cas tend à se développer en raison d’une stratégie, désormais largement reconnue et intégrée au niveau international, qui réaffecte, requalifie et réutilise le plus grand nombre de bâtiments possibles pour des usages actuels, à vocation économique, culturelle ou sociale. L’indifférence ou l’hostilité peuvent quant à elles découler de différentes décisions ou actions. L’isolement du reste du tissu d’un bâtiment survient quand l’intervention confère une valeur éminente, qui de facto, le soustrait des usages courants, formels ou informels, que les habitants avaient éventuellement déployé de plus ou moins longue date, dans ou aux abords du bâtiment. La frustration peut être encore plus vive si un service considéré comme quasi-public disparaît avec l’opération de sauvegarde (disparition des toilettes publiques d’une mosquée restaurée, suppression de l’eau courante lors du réaménagement « cosmétique » des fontaines publiques …..etc…)
Un autre cas de figure peut intervenir quand, en raison de la morphologie particulière du tissu et les caractéristiques de la voirie, les travaux qui concernent la bâtiment ont sur les constructions avoisinantes ou sur l’usage des rues et espaces publics des conséquences négatives, génèrent des nuisances longues et difficiles sur la vie quotidienne des riverains, ou encore, modifient durablement, une fois terminés, les usages et appropriations de l’espace.
Enfin, à un niveau beaucoup moins localisé et moins fixé sur une opération particulière, un réel ressentiment peut naître du différentiel d’intérêt « public » entre l’importance de l’investissement réalisé sur les bâtiments prestigieux et le faible niveau des prestations apportées sur l’aménagement du quartier, les espaces publics, ainsi que l’immobilisme en matière de dégradation et d’insécurité du tissu ancien.
Dans ces différents cas, de simples enquêtes préalables à l’intervention et une dose élémentaire de bon sens devraient déjà suffire à identifier les contraintes les plus lourdes et à éliminer celles qui menaceraient le plus directement une réalisation et une maintenance dans des conditions plus ou moins « pacifiques » ...
Plus intéressante, mais aussi plus complexe, est l’approche de projets qui, tournant délibérément le dos aux pratiques de réhabilitation isolées de leur contexte tentent d’en faire des moteurs d’une animation ou d’un développement local. Autrement dit, qui au lieu de regarder les populations comme des obstacles, s’appliquent à identifier parmi elles des ressources.
Comme dans beaucoup d’interventions publiques animées des meilleures intentions, le souci d’adaptation aux usages et d’appropriation sociale future des dispositifs spatiaux par ceux qui auront à les faire vivre reste souvent défaillant. C’est un premier palier d’analyse sociale ex ante qui devrait permettre de réduire les obstacles les plus lourds. Toutefois, on peut facilement imaginer que des dispositifs de discussion, négociation, participation …puissent être conçus suffisamment en amont pour infléchir et adapter le projet en termes de conception.
Le caractère d’intérêt général et la conciliation entre publicisation des centres anciens et intérêts des locaux pourraient par ailleurs s’enrichir des conceptions propres à ces derniers : très souvent, on postule à tort une insensibilité au patrimoine, voire à une absence de représentations et de références à propos des qualités de ce dernier. Or, il est fréquent que cette « absence » apparente provienne y compris d’un déficit d’image et de perception d’eux-mêmes. Un changement manifeste et à caractère public dans l’une et l’autre peuvent modifier considérablement cette vision et générer des dynamiques d’appropriation dont les effets sur la durabilité des projets n’est plus à démontrer.
[1] Bien que des projets de plus en plus nombreux inscrivent désormais cette durabilité au cœur de leurs objectifs propres, en mettant en oeuvre des mesures destinées à la garantir, on doit toutefois souligner que nombre d’opérations continuent à marquer une certaine indifférence à cet égard.
[2] Elle transcrit en effet les fondements communs à toute démarche de prise en compte du social dans les projets urbains
[3] Mais on trouvera également une très forte légitimation à agir quand il s’agit de grands équipements urbains, les autoroutes , etc… et de manière assez large tous les projets qui peuvent être justifiés par l’intérêt général.
[4] L’analyse sociale des projets n’a pas eu le même succès que l’analyse économique, institutionnelle voire même environnementale. Cf. pour une présentation systématique de ces différents types d’analyse et de leurs points de vue respectifs Baum et Tolbert Investing in development. Lessons from the World Bank experience. Oxford University Press et Banque Mondiale, 1987.
[5] Pour plus de détails cf . F.Navez-Bouchanine Habiter la ville marocaine Co-édition Gaetan Morin, Casablanca et L’Harmattan, Paris,1997, 315 p. ; "Quelles leçons tirer des travaux et expériences menées sur les médinas en matière de population et d'habitat?" In Actes du colloque de Constantine, Le devenir des médinas au Maghreb, Décembre 1990 ; "Y a‑t‑il un mode d'habiter spécifique à la Médina?" in K.Mechta Patrimoine, Tradition, Modernité Publisud, Paris, 1991.
[6] L’anthropologie et la sociologie des quartiers nous apprennent en effet à analyser de manière très prudente les discours négatifs sur « l’Autre », qui sont souvent des indices de construction d’une identité propre. Cf. à cet égard les travaux éclairants de N.Elias ou de G.Althabe.
[7] Ce point a déjà été évoqué plus haut mais il est nécessaire de le re-préciser : ce n’est pas parce qu’on s’est assuré de l’adhésion des habitants à un projet en amont, que ceux-ci ne vont pas rencontrer de réelles difficultés au moment du changement lui-même. La nouveauté d’un espace, d’un environnement, de conditions économiques ou de « formalisation » de certains aspects de l’existence peuvent perturber gravement les équilibres atteints.
[8] A cet égard, il faut le distinguer nettement d’actions de seule encadrement ou sensibilisation qui n’ont pour objectif que de « faire passer » le projet sans conflits frontaux et non d’aider les populations à en bénéficier ou à se l’approprier peu ou prou.
[9] Cf. sur ce point les nombreux travaux menés à (ou pour) la Banque Mondiale par M. Cernea.
[10] Il s’agit, rappelons-le, d’exemples et non de modèles. Ce sont des cas qui permettent une application des éléments méthodologiques, mais ils donnent des indications et non un cahier de prescriptions. Ils sont d’ailleurs isolés ici des contextes d’interventions plus globaux, pour des raisons pédagogiques, ce qui est rarement le cas dans la réalité. Enfin, ils ne représentent qu’une partie des interventions possibles puisqu’ils constituent des réponses spécifiques à un problème posé dans des contextes similaires.
[11] Cf.F.Navez-Bouchanine : “ Patrimoine des uns et des autres : le patrimoine des habitants des médinas est-il légitime ?”A paraître (2004) in M.Volait, P.Garret et R.Cattedra Les Patrimoines dans la ville. Urbama, Tours. et
"Patrimoine des élites nationales et patrimoine des habitants : paradoxes, non-dits et blocages dans la sauvegarde de la médina" in Annales de la recherche urbaine, n°72, Septembre 1996.
[12] C’est un des modes possibles, à côté d’interventions qui peuvent se limiter à la mise en place de mesures incitatives générales (assouplissement réglementaire, modalités adaptées de financement…) qui pourraient constituer des réponses adaptées dans des contextes peu dégradés, ou là où existe déjà une tendance forte à la rénovation individuelle….
[13] L’opération réalisée à Al Fama (Lisbonne) étant sans doute un exemple de réussite à cet égard, cf . F.M.Lopez « La réhabilitation des quartiers d’habitat ancien à Lisbonne : une contribution à l’amélioration du logement des plus défavorisés » in , Colloque Quel habitat pour demain ? Pratiques émergentes pour l’habitat des pauvres, Casablanca, Juin 2002, CD et site Internet.
[14] Cf. notamment la Synthèse de l’ évaluation sociale, F.Navez-Bouchanine, Préfecture Fès-Médina, Banque Mondiale, Février 1995 et Dialogues en Médina, N.Lahbil Tagemouati, Le Fennec, Casablanca, 2001.
[15] Cf. Ecole d'Architecture de Nantes (coordination A. Deboulet, R. Hoddé), Une médina en transformation, travaux d'étudiants à Mahdia, Ecole d'Architecture de Nantes, Unesco-Most, Nov. 2003, 238 pages ; cf. aussi site Internet, www.maison-laboratoire-mahdia.com
[16] Les ruines concentrent en effet sur elles plusieurs bonnes raisons de rejet : elles polluent physiquement, car elles peuvent être des repères d’animaux ou d’excellents lieux de déversement des ordures ; elles peuvent aussi polluer socialement puisque, espace caché, elle peut attirer des usages « déviants » -consommation de drogue ou boisson, prostitution, repère de voleurs etc..- ; enfin, certains habitants leur attribuent la capacité d’attirer les mauvais esprits.
[17] Nous excluons ici le cas des déplacements éventuels de maisons dues à une intervention qui les rendrait nécessaires, renvoyant sur ce cas précis à ce qui a déjà été dit plus haut sur les actions de ce type.